Le 8 mai 2o1o (2/2)

L’infirmier qui me réceptionne a une blouse verte. C’est un beau métis, très grand, les yeux clairs qui articule parfaitement bien ses mots depuis que je lui ai signalé mon absence de prothèse. Je me sens rassuré, je pense que je suis dans le sas des admissions, un truc dans ce genre là. Prise de tension, commentaire : « Petite tension ». Je lui raconte ma saga de la journée. La douleur est évaluée à 5 sur une échelle de 1 à 10, j’ai toujours été moyen jusqu’au bac après ça a été plus dur. Il tapote sur son écran tactile. Et je suis transbahuté dans mon brancard qui allait devenir mon plus fidèle compagnon des heures durant dans le hub des consultations. Tout de suite je pense bénéficier d’un traitement de faveur. Débouler sur un brancard ça fait tout de suite sérieux, grave. Même limite ça fait peur quand on croise les regards des autres patients assis sur de simples chaises. Aux urgences donc, ceux qui déboulent sur leurs deux jambes ne sont pas prioritaires. Enfin, c’est ce que je croyais. Le petit blond coiffé d’un bonnet de ski aux joues roses s’est pété la jambe. Le jeune basketteur asiatique aux cheveux longs s’est fabriqué une attelle avec son écharpe. Son copain regonfle le ballon avec une mini pompe devant tout le monde. Il se marre le con! Ils sont tous passés avant moi!

Des visiteurs cherchent leurs patients en silence en entrouvant discrètement les portes à battant des salles de soins. La pauvre dame arrivée après moi et garée en épis à ma gauche gémit de douleur en se tortillant. Les têtes des autres patients se lèvent, des regards se croisent penauds, impuissants face à cette souffrance. Les blouses blanches et vertes passent et repassent. Personne ne pensent, n’osent les interpeler sur le sort de la malheureuse. Et puis un jeune, avec un carré de gaze sur la tête lui servant de mini kippa, se lève enfin, disparait derrière les cloisons puis revient s’asseoir. Quelques secondes plus tard une délégation vient chercher la dame (110 kg) qui s’est enchevêtrée toute seule pendant ce temps là dans les barreaux du brancard.

Je somnole. Je m’endors. De temps en temps, je prends contact via Facebook avec le monde du dehors, ça me fait du bien. Je commence à réaliser que peut-être, malgré mon état d’esprit goguenard, la plaie au crâne va nécessiter des points de suture. Faut attendre le verdict du docteur. Et le temps passe, passe, et repasse. Une blouse blanche appelle quelqu’un. Se penche au dessus du brancard voisin et interroge. Je l’appelle, lui dit que c’est peut-être moi qu’elle cherche que je n’entends pas bien (je l’avais pourtant bien précisé à l’infirmier, qu’il fallait l’écrire sur la feuille que je n’entendais pas) Elle me regarde et me répond avec un superbe sourire à la Julia Roberts: « Vous êtes une dame ? » Je plisse les yeux comme Richard Gere (bon facile, j’ai un bandage qui glisse sur mon front) : « Bah non! »

Et puis on m’appelle. Le docteur est une jeune blouse blanche. Elle est sérieuse, a un peu de mal à assimiler qu’il faut qu’elle communique avec moi du côté de l’oreille gauche qui reste la seule encore un peu vaillante. Je lui raconte mon aventure au travail du samedi 8 mai, les malaises, ma correspondance ratée à la station République. Je la sens pas trop sûre d’elle. Elle réfléchit longuement après chaque réponse. Et puis soudain elle se souvient de la question qu’il faut poser. Souvent elle se barre, s’absente de longues minutes puis revient très pro me poser une nouvelle question. J’apprécie. Car si elle ne sait pas, elle va en référer à un qui a la connaissance ou l’expérience au lieu de faire sa maline toute seule. Ça me rassure quelque part. Et puis, elle me demande si j’ai des allergies. Oui j’ai remis ma feuille de toutes les allergies à l’infirmier qui s’était exclamé « Tout ça?!!! ». Elle fait comme si elle avait lu la feuille de route en opinant du chef.

Puis elle entreprend de tester mes zones réflexes. Apparemment elle a un peu de mal avec son marteau pour faire bouger mes bras en tapant à l’intérieur des coudes. Mes bras sont détendus et ne sursautent pas. Allez je vais l’aider, je fais sursauter le genoux gauche. Voilàaaaa. Ha! Et puis soyons fous, la cheville droite aussi. Elle est visiblement ravie. Moi ça me va, si je peux faire plaisir. (Oui je sais, c’est un peu con!) Et pouf, elle re-disparaît. Quand je lui rappelle qu’elle doit statuer sur l’option couture ou pas, elle botte en touche en me signalant que je vais d’abord passer au scanner. On va venir me chercher. « Ne bougez pas. » Me dit-elle sereine.

Effectivement un brancardier vient me chercher. C’est dingue le nombre de ralentisseurs qu’ils ont installé dans les couloirs. Il ne manque plus que les rond points avec géraniums pour faire joli et on pourrait se croire sur une départementale d’un bled quelconque. C’est là que je prends conscience que ces petits accoups ont un effet immédiat sur ma tête que je soutiens à l’aide de mon avant-bras en admirant au passage les chemins de câbles dans les faux plafonds. Garé en double file devant la salle du scanner on désembouteille à la va-vite. La boule d’angoisse fait son entrée sous vos applaudissements. Une fois allongé dans le tube, je m’imagine déjà le cerveau atteint, avec des excroissances, des bulles qui sortent de mon crâne. Le disque tourne autour de ma tête, tourne, tourne et puis s’arrête. La sympathique dame m’a gentiment calé tout ça avec des petits matelas blancs. Je ne dois pas bouger. Je suis dans le silence complet. Je ne sais pas quoi faire. J’angoisse. Qu’est ce qu’il se passe ? Pourquoi c’est si long? Il doit y avoir un problème! Et le tube dans lequel je suis allongé se déplace pour me remettre sous le disque derviche. Aïe! C’est mauvais signe ça. Ils sont obligés de refaire la photo car on ne voit pas bien le fœtus de l’alien qui est lové entre deux circonvolutions du cortex.

Bien sûr je demande si ça a été. Elle me répond que oui. Je la remercie. Elle relève ravie un sourcil surpris. Oui bon, ça a bien marché pour la photo mais ce n’est pas le résultat du diagnostic. Le brancardier me fait des gestes par signes. Hein? Haaaa, ils ont repeint les murs des couloirs. C’est joli hein! Je m’en fout un peu et puis j’ai découvert une cuiller en plastique blanc coincé dans un luminaire du plafond. Il me gare dans un couloir, je dois attendre encore. Il me re-bouge plus loin visiblement je dois gêner.

Il me gare finalement contre des armoires. J’attends. Après avoir changé la perfusion de ma voisine de couloir, une blouse verte l’évacue rapidement et je gratte une place dans la file d’attente. Vouéééééé! Je suis dans une salle maintenant. On dirait un mini bloc opératoire mais en plus bordélique. Ça doit être une salle de soins. Ma blouse blanche déboule avec un docteur (qui s’avéra être boucher-charcutier par la suite) la mine contrite tous les deux. Ils m’annoncent gravement qu’ils n’ont pas encore reçu les résultats du scanner. Mais le brancardier m’a personnellement assuré qu’il s’était chargé lui même de transmettre au bureau « des résultats de scan perdus » mon dossier. Pouf! Pouf! Les deux disparaissent pour réapparaître quelques minutes plus tard.

Il me parle sur le côté droit forcément je ne comprends rien à ce qu’il me dit, je souris encore une fois et lui fais comprendre que c’est de l’autre côté qu’il faut me parler. Putain le diagnostique, viiiiite! Je n’en peux plus! TOUT VA BIEN! Ouuuuuuuf! Ma gentille blouse blanche me dit qu’elle va mettre des agrafes. « Heuuuuuu, je ne suis pas très chaud pour les agrafes vous savez mademoiselle… » Et pouf, elle disparait pour revenir avec le docteur. Il me fait mettre sur le côté droit et continue de me parler ce qui ne sert à rien du tout comme on le sait maintenant. Han! Je sens le métal froid de l’énorme agrafeuse électrique sur la peau de mon crâne. SCHLICK- SCHLACK! Aïe! Ça fait mal! Allez une autre pour la route! SCHLICK- SCHLACK! Rhaaaa je vais mourir ce coup ci c’est sûr! Et une dernière pour faire joli! SCHLICK- SCHLACK! Haaaaaaaaa! Je me retiens de le tronçonner avec ma tondeuse à gazon mais c’était moins une.

Je peux partir là? Oui oui. Je sors. Mais où je suis là? Et c’est à cet instant précis que me reviennent en mémoire les mots du pompier choupinou : »On va à Lariboisière ». Deux trois doigts tactiles plus tard sur mon iPhone je me repère sur le plan. C’est juste pas loin de chez moi. Ils sont trop forts ces pompiers.

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~ par PascalR sur 10/05/2010.

7 Réponses to “Le 8 mai 2o1o (2/2)”

  1. Manque de chien… Mais content d’avoir des nouvelles :)

  2. que de bons souvenirs !
    c’est comme si j’y étais… retourné

    sinon, les urgences les plus ‘horrible ! » de l’APHP sont à Tenon, les blouses blanches ou vertes et les pompiers sont les mêmes partout

    je me suis abonné (à ton blog, pas aux urgences même si je les ai toutes testées)

    • Mince t’es si malade que ça?
      Je n’ai pas fait toutes les urgences de Paris, en général le personnel fait bien son boulot. J’ai plus de réticences envers les médecins. Y a de sacrés connards!
      Moi aussi je me suis abonné à ton machin :o)

  3. Un grand sens de l’observation pour quelqu’un sous le choc quand même, bravo. Et puis aussi vraiment un récit bien dirigé, une belle écriture, j’apprécie beaucoup.

  4. Ah oui donc ça y est tu vas nous pondre trois articles à l’heure… J’ai un métier moi aussi hein :D

    • Tss tss tss, Tu es bien un fonctionnaire, c’est 3 articles 3 jours, soit 1 article/jour et non 3 articles/heure. Le temps passe vite hein ?

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