Au revoir Papa

Allo Pascal? Oui, ça va? … Qu’est ce qu’il se passe?  Papa est décédé. Hein? Mon frère répète plusieurs fois, je ne comprends toujours pas, il finit par le dire « Papa est mort ». En quinze secondes toute une histoire prenait fin et l’obligation urgente d’en commencer une autre. Vite téléphoner à ma mère et la rejoindre au plus tôt par le dernier train le chat à bout de bras. Ma sœur est là à ses côtés, elle toute petite et fragile, je la presse contre moi, lui caresse le visage comme jamais je ne l’avais fait avant, la noyant littéralement de larmes. Il est mort dans ses bras sa tête posée sur sa poitrine après lui avoir demander de ne pas téléphoner à ma sœur et de cesser de le taper. Ma mère lui donnait alors des petites claques sur le visage pour qu’il ne parte pas, en vain.

J’imagine l’horreur à la maison à l’arrivée des pompiers, le SAMU, le massage cardiaque, la chemise découpée et puis l’enlèvement du corps par les Pompes funèbres. Je suis arrivé après la bataille un peu perdu concentrant mes forces pour ma petite maman. Sa première nuit toute seule dans son grand lit ne semble pas l’effrayer, elle nous avouera plus tard en larmes que sa plus grande peur était de se réveiller auprès de lui, mort dans son sommeil. Elwë sans rien demander à personne dans cette nouvelle maison a dormi pour cette première fois, blotti contre elle.

Dès le lendemain matin un univers surréaliste se met en place. L’entreprise des Pompes funèbres qui doit organiser l’inhumation débarque à la maison, il y a des choix à faire, des options à prendre, un planning à r-e-s-p-e-c-t-e-r. J’ai en face de moi une commerciale de la chose funéraire. Je n’ai pas encore vu mon père, je ne réalise pas vraiment de quoi on parle là avec ce putain de formulaire à remplir. Juste avant d’aborder les options obligatoires les plus chères elle semble se souvenir qu’elle discute avec une veuve et de son fils et s’inquiète alors des circonstances du décès. Ma mère lui raconte alors ce qu’elle devra raconter des dizaines de fois plus tard à mon grand désarroi. Quand nos deux paires d’yeux furent bien remplis de larmes elle put enfin nous vendre les plus grosses options. Je déteste cette femme.

L’après-midi mon frère nous a rejoint et c’est tous les quatre la peur au ventre que nous entrons dans la chambre funéraire. Je passe le premier, je vois un nez dépasser par dessus une grosse couette, je contourne la table, aperçois des cheveux blancs, je ne reconnais pas mon père et je panique « Putain ils se sont trompés de corps » Et puis non, en progressant le long de ce corps je redécouvre son visage sous un angle familier. Il a son petit sourire qu’il prenait pour prendre la pose photographique.

Mon frère est accroché à moi, une étreinte de soutien et le sentiment soudain d’être le grand frère, je le fais passer devant moi pour qu’il embrasse notre père. En face ma sœur est encore une fois au côtés de ma mère. Elles ont toujours été proches toutes les deux, je me réjouis de savoir ma mère à ses côtés. Et puis nous nous retrouvons tous les quatre dans cette pièce froide enlacés, tête contre tête pleurant toutes les larmes de nos corps. On ne se décide pas à le quitter. Je remarque qu’il n’a pas de chaussures on lui rapportera la prochaine fois. On doit partir.

Les jours qui passent sont prétexte à reculer encore l’irréversible. Pour moi mon père je peux encore le voir tous les jours, il est là bas dans cette chambre froide, maquillé, coiffé. On n’arrêtait pas de dire qu’il était beau. Il n’est pas encore parti. On recule d’autant plus facilement toute la paperasse à faire… On verra plus tard. Plus tard comme pour prolonger cette parenthèse. Il n’empêche que je veille prudemment à ne pas prendre la place du père. J’ai déréglé le siège de sa voiture avec la conscience aiguë qu’il ne retrouvera plus jamais « sa » position. Mais j’ai aussi chaussé ses sabots, mes pas dans les siens pour aller dans le jardin.

Il a fallu rencontrer Madame Jourdain pour le déroulement de la cérémonie à l’église. Dans son vieux bureau, avec ses vieux meubles de bois, son crucifix cloué au mur, sa permanente et son air affecté, je n’avais qu’une seule envie c’était de me sauver. Mais je dois rester pour veiller à ce que cette cérémonie ne déborde pas plus que cela les convictions religieuses de mon père. Ma sœur et ma mère sont assises devant moi face à la dame. On doit choisir les textes, les chants, on feuillette des pages et des pages. Ma mère est perdue. Je prends le contrôle de la situation reformulant tout le baratin provenant de l’autre côté du bureau. Ma sœur est mon plus fidèle aide de camp. L’arbitrage final est donné par ma mère. On rigolera tous les trois à posteriori dans la voiture en se moquant de cette grenouille de bénitier.

Et puis c’est le jour de l’enterrement. Toute la famille est arrivée des quatre coins du pays. On sait tous que c’est la dernière fois qu’on va le voir dans cette chambre. On rentre les premiers. Il est dans son cercueil. C’est un choc de le voir ici dans cette boîte, on commence à réaliser que ce sont les derniers instants que nous pouvons partager avec lui. Je lui chuchote à l’oreille que je comprenais sa vie, que ses choix valaient tous les choix du monde, que je sais son histoire, qu’il ne s’inquiète pas. Mon frère est complètement secoué, il doit ressortir. Mon oncle et mes tantes viennent à leur tour lui parler, l’embrasser. Mon oncle me tombe dans les bras plutôt que dans ceux de sa femme. On se console, on se rassure comme on peut. Quand mon frère revient je lui dit que c’est le moment de dire à mon père tout ce qu’il n’a pas pu lui dire avant. Après il ne pourra plus. Je ne sais pas s’il a pu le faire, il est resté assis comme prostré. Mais au moment où le couvercle s’est refermé définitivement sur mon père, son cri d’une voix étranglée par l’émotion, résonne encore dans mon corps. « Au revoir Papa! »

——-

Ce billet pour rappeler qu’il ne faut pas attendre d’être autour du cercueil pour dire à ses proches qu’on les aime. Faites le maintenant, le plus souvent possible. Moi j’ai eu la chance de pouvoir lui dire de son vivant comme à ma mère, ma grande sœur et mon petit frère.

~ par PascalR sur 04/03/2011.

22 Réponses to “Au revoir Papa”

  1. Je pleure en ce moment en te lisant car j’ai vécu cela 2 fois à 3 mois d’intervalle il y a 4 ans. Le 12 décembre pour mon papa et le 12 mars suivant pour ma maman. Condoléances. Je t’embrasse.

  2. Oh. :(
    Je pense fort à toi et à toute ta famille.
    Courage.

  3. Tu imagines bien combien ton texte me touche. Comme le disait Malraux, « Les millénaires n’ont pas suffi à l’homme pour apprendre à voir mourir. » Ils n’ont pas suffi non plus pour lui apprendre à consoler ceux qui restent d’une perte aussi irréparable.

    Je t’embrasse. Maladroitement, mais avec toute mon amitié.

  4. Très beau texte qui me fait monter les larmes aux yeux alors que je suis toute seule dans mon bureau pendant la pause de midi. J’espère que personne ne va rentrer soudainement pour me découvrir dans cet état !
    Tu as su trouver les mots justes pour nous raconter d’une manière très simple, et cependant avec beaucoup d’émotions, un moment que beaucoup d’entre nous redoutent de vivre un jour.
    La photo nous montre un papa qui a l’air très sympa !
    Courage Pascal… on pense à toi. Bizzz.

  5. Il reste de lui en vous tous.

    Bisous

  6. Les larmes aux yeux, des choses que tu as fait remonter à la surface et l envie de te serrer amicalement dans mes bras et te dire que même si je ne te connais pas je pense à toi , aux tiens (une pensée spéciale pour ton frère …). Et que je suis la , voila.

    Courage ! Je t embrasse de tout coeur

  7. Des bises mon grand. Je suis avec toi. Le reste, je te le dirai de vive voix.

  8. Ton billet est bouleversant. Je ne sais pas trop quoi dire, alors je t’embrasse, tout simplement.

  9. Chaque vie est une histoire. Différente. Et pourtant, à tant de points divergents près, j’ai l’impression d’avoir vécu un peu la même chose.
    Je t’embrasse.

  10. Merci pour l’émotion…
    Merci pour la confiance…
    Merci pour la photo enjouée…

  11. Your words go straight to my heart. My thoughts are with you at this time. Un abrazo muy fuerte. Peter

  12. C’est vrai qu’il est beau ton père sur cette photo. Je t’embrasse tendrement.

  13. Comme tout le monde j’ai lu, avec beaucoup d’émotion.

  14. Je te souhaite, à tes proches aussi, beaucoup de force, de patience et d’amour, car le temps n’effacera rien.
    Avec toute ma sympathie.

  15. Je lis et relis ton billet, toujours aussi bouleversé.
    Ton père est fier de toi, et moi je te remercie d’être mon ami depuis bientôt 40 ans.

  16. Beaucoup d’amour et de douceur apparaissent dans les yeux de ton papa.
    Ton mot est beau et courageux.
    On est avec toi p’tit gars et on pense fort à toi.

  17. je mangeais tes mots en buvant mes larmes (dans la salle de gym)…
    je te chuchote des mots doux à ton oreille (celle qui entend un peu) et t’embrasse tendrement mon pascalouné !
    nb : il avait le même air un peu espiègle ton papa ;)

  18. Merci les amis pour tous vos messages qui me touchent beaucoup.
    Quant à la photo, c’est la toute dernière de mon père prise avec l’iPhone à Noël.
    Merci encore.

  19. Les yeux remplis de larmes, le coeur de tendresse et les pensées de compassion, je parcours ce très bel hymne plein d’affection d’un fils à son père, à sa mère, à sa famille…

    Reçois tout mon soutien.

    Courage Pascalou,
    Karine

  20. Affectueuses pensées. Bisous

  21. Courage à toi et tes proches comme le dit Dom le temps n’effacera rien.
    Restez tendrement unis pour continuer la route qu’il vient de quitter.
    Je t’embrasse.

  22. Avec plusieurs jours de retard mais néanmoins très amicalement je te présente mes condoléances… c’est classique mais néanmoins sincère, ton récit m’a beaucoup touchée et tu as bien fait de coucher toutes tes impressions et les idées qui te sont passées par la tête. C’est horrible de devoir prendre des décisions rapidement sous le choc de la peine, de répondre à certaines obligations sociales ou familiales quand on doit avoir envie de calme. Ton papa avait l’air de te faire un clin d’oeil sur la photo, bon courage à tous

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