Comment apprécier un concert classique en étant sourd ?

Double concerto Opéra de Rouen

Depuis ma grande migration vers la province en la ville de Rouen, je n’ai plus de métro, ni de boulot et ni de dodo. Alors pour briser cette monotonie, je profite d’une formule d’abonnement découverte à l’Opéra de Rouen (avant on disait « Théâtre des Arts »). Pour 60 euros, j’ai une place pour un opéra, une autre pour un concert (classique) et encore une autre pour un spectacle de danse. Pas le même jour, hein !

Pour l’instant, je ne me plains pas trop sauf que je ne supporte pas les places du premier balcon, j’étouffe; je grimpe au second pour respirer et il est hors de question que je m’installe dans la fosse avec les tuberculeux. Je tiens à rassurer ceux qui entendent bien que moi aussi le sourd, j’entends les petits vieux tousser, se racler la gorge et péter.

Ce soir, c’était un double concerto, Brahms et Dvorak au programme avec un chef d’orchestre itinérant (Antony Hermus) que je ne connaissais pas contrairement à celui qui crèche à l’Opéra de Rouen. Je l’ai trouvé tout de suite sympathique et à la fin je suis tombé sous le charme de ce « jeunot » souriant.

Bref j’en ai profité pour tester le programme « musique » nouvellement paramétré sur ma prothèse audio. On appuie sur un bitoniau pour basculer du programme normal à celui adapté pour la musique. Ça marche super bien et j’étais hyper content de moi.

Alors comment un sourd peut il apprécier un programme musical ? Comme je ne suis pas né sourd, je sais que j’entends encore suffisamment pour apprécier une mélodie. Certes il me manque des fréquences et en dessous d’un certain volume je n’entends pas. Comme quand ce facétieux chef d’orchestre a demandé aux violons de gratter juste une seule corde avec un doigt, je n’ai strictement rien entendu. Mais je les voyais faire !

Et c’est là que je me rattrape ! La vision et l’observation. Comme je suis logé au second balcon contre la balustrade et en plein milieu, j’ai une vue plongeante sur toute la scène et aucun musicien ne m’échappe. Et pendant qu’ils font du bruit en cadence, je les observe un par un ou parfois juste le groupe dans son ensemble.

D’ailleurs on n’a que ça à faire de reluquer les musiciens sur scène. Je pense que les bien-entendants doivent aussi observer l’orchestre quand ils s’emmerdent un peu. J’ai même reconnu des musiciens vus précédemment. Le violoniste coiffé façon Wagner avec bedaine, le petit mignon brun, la toute maigre en pantalon alors que ses collègues féminines sont en jupe, le queutard jambes écartées à 135°, la gueule d’amour à calvitie naissante.

Remarque d’importance : Comme je suis placé en hauteur je vois toutes, je dis bien toutes, les calvities naissantes. Alors c’est pas la peine de se faire une mèche ramenée derrière l’oreille !

Il s’en passe des trucs sur scène c’est fantastique ! La prochaine fois que vous irez, faites moi la promesse de bien observer ce qu’il s’y trame. Par exemple aujourd’hui, j’ai chopé un violoniste qui faisait semblant de jouer. Celui du premier rang à droite de la scène. Il ne bougeait pratiquement pas alors que tous les autres s’agitaient dans tous les sens !

C’est chez les violonistes qu’il se passe le plus de trucs, c’est aussi un peu normal car ils sont les plus nombreux. Par exemple juste avant que ça commence, il se passe la bataille féroce et feutrée du : « C’est pour moi le pupitre de la partition. » Tout en discutant, l’un rapproche vers lui la partition d’un centimètre et puis l’autre tout en discutant le rapproche vers lui du même centimètre et ce jusqu’à ce que le chef d’orchestre fasse son entrée. Celui qui perd n’a pas le temps de se plaindre que déjà le morceau est lancé.

Ce soir il y en a un qui m’a stressé mais grave. J’avais super peur qu’il fasse foirer le concert. C’est le gars préposé aux percussions ! Il a genre quatre énormes tambours pour lui tout seul et il est tout au fond en hauteur, on ne peut pas le rater. Bah figurez-vous que plusieurs fois, il s’est caché derrière un tambour. Je pensais qu’il se mouchait discrètement car il avait un petit chiffon blanc à la main qu’il a rangé par la suite dans la poche de son pantalon.

Mais en fait non. Il vérifiait, oreille posée sur la peau du tambour, le son que ça faisait en tapotant avec ses doigts alors que tous les autres musiciens jouaient ! Et moi qui me fait un film d’horreur, han et si son tambour il est tout cassé comment il va faire quand le chef d’orchestre lui fera signe de taper dessus ?! Bah il a fait comme si de rien n’était. Il a tapé dessus !

Un moment j’ai failli éclater de rires ! La honte, je te raconte pas. À la fin d’un morceau, il y en a un(e) qui a commencé à applaudir ! FALLAIT PAS ! Le chef d’orchestre, d’un geste brusque a bien fait comprendre son mécontentement et ce sans se retourner ! La honte monumentale. Moi, je n’applaudis que lorsque tout le monde le fait. Prise de risque minimale :-) Merci à Sylvie Vartan Wagner et moi pour l’astuce !

Il y a aussi un joueur de cor qui m’a fait peur à un moment. À priori les joueurs de cor doivent bien saliver dans leurs instruments car celui là a retourné son cor d’un geste brusque rotatif pour faire tomber je ne sais quoi par terre puis il s’est essuyé les doigts sur sa veste. Moi j’étais en panique totale et je priais de toute mon âme pour que le chef d’orchestre ne le chope pas en train de faire le con.

Mais franchement là où on apprécie vraiment même si on n’entend pas forcément bien, c’est quand tous les violons jouent en même temps avec le même geste de l’archer. Que le geste soit ample, brusque ou rétréci et incisif c’est un régal pour les yeux. Les vagues d’archers prennent d’assaut l’orchestre par bâbord (côté jardin) qui tient bon, le bougre, grâce aux quatre cors remplis d’écume à ras bord (côté cour).

Et ce soir, j’ai été ravi (oui, oui, comme celui de la crèche) car tous les instruments ont joué plusieurs fois en même temps ! Le bordel que ça fait je ne vous raconte pas ! C’était pour la partie Dvorak, Brahms en première partie c’était assez chiant finalement, bien entendant ou pas :-p

Antony Hermus Conductor Photo: Marco Borggreve

 

 

 

 

~ par PascalR sur 13/05/2016.

5 Réponses to “Comment apprécier un concert classique en étant sourd ?”

  1. Bravo, vive la musique !
    C’est toujours un plaisir de te lire, quel sens aigu et aigusé pour nous faire vibrer au son de la musique.

  2. Ah non ! Brahms n’est pas chiant!!
    Et oui c’est drôle d’observer les musiciens même si on fait semblant de comprendre parce qu’on entend.

  3. J’aime beaucoup ta façon de voir et d’entendre. Et puis maintenant que tu es revenu, tu devrais continuer à écrire.

  4. De toute façon tu trouves toujours un moyen de tomber amoureux d’un grand brun musclé. Violoniste ou pas ;-)

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